« Témoignons du bien, loin de l’agitation médiatique »

Entretien avec le cardinal Fernando Filoni à l'occasion de ses 25 ans d’Épiscopat, le 19 mars 2026

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Éminence, quelle est votre action de grâce particulière à l’occasion de vos 25 ans d’Épiscopat, ce 19 mars 2026 ?

Le 19 mars est la date à laquelle Jean-Paul II m'a consacré évêque, en même temps que d'autres ecclésiastiques, tout en m'appelant à être son représentant diplomatique en Irak et en Jordanie. Je terminais mon séjour à Hong Kong, où j'avais passé huit ans à apprendre à aimer et à connaître l'Église en Chine qui sortait de nombreuses années de souffrances et de martyre. J'avais rencontré de nombreux hommes et femmes qui avaient témoigné comme témoins de la foi, et j'avais entendu parler ou lu le récit du martyre de bien d'autres encore. C'était donc aussi une période où je remerciais Dieu de m'avoir fait découvrir cette réalité, dont on ignore souvent l'existence, ou dont on ne sait que très peu de choses ; mais moi, je la connaissais vraiment bien, justement parce que j'étais en contact direct avec ces personnes qui avaient souffert et que je recevais d'elles des témoignages écrits d'une très grande valeur spirituelle et ecclésiale, après des décennies de grandes souffrances. Je sortais donc d’une expérience extrêmement importante, profondément imprégnée de foi grâce au témoignage de ces hommes et de ces femmes, religieux et religieuses, laïcs et non-laïcs, qui avaient souffert sous le communisme chinois. Lorsque le Pape Jean-Paul II m’a choisi pour l’Épiscopat, il m’était difficile de dire non. Il m’arrivait de penser à ce que disait saint Augustin dans une de ses célèbres phrases : « Il est plus glorieux de déposer le fardeau de l'Épiscopat […] que de l'avoir accepté pour gouverner. » (Sermon 340/1). Cela signifie qu’il s’agit d’une grande responsabilité et, humainement parlant, nous ressentons notre insuffisance sur les plans humain, culturel, spirituel et pastoral. J’aimais beaucoup une autre expression de saint Augustin et, comme si je dialoguais avec lui, je lui disais : « Eh bien, tu as accepté » ; en réponse, il me semblait qu'il disait : « Je ne peux pas me soustraire à la voix de Dieu ». Après quelques jours de réflexion, j'ai accepté, car il était impossible d'échapper ni à la logique de l'obéissance et à l'appel pontifical, ni à la plénitude du ministère sacerdotal. Au bout d'un certain temps, j'ai quitté Hong Kong et je me suis préparé à cette nouvelle aventure en tant qu'évêque et représentant pontifical en Irak et en Jordanie. C'étaient des pays complexes car, à cette époque, la Jordanie, bien que calme, avait besoin de soutien, la présence chrétienne y étant peu importante. L'Irak, quant à lui, était un pays au passé récent marqué par de nombreuses turbulences, où l'on trouvait de petites Églises sui juris, alors que la majorité de la population était musulmane, chiite et sunnite.

 

Pourriez-vous nous parler de vos années de formation durant votre jeunesse, et nous dire quels ont été les modèles sacerdotaux et pastoraux auxquels vous vous êtes référé ?

Ma vocation s'est affirmée dans les Pouilles, ma région d'origine, à une époque particulièrement importante pour la vie de l'Église universelle ; c'est la période qui a suivi le pontificat de Pie XII, durant laquelle le Pape Jean XXIII et surtout le concile Vatican II ont suscité un élan de renouveau très vif. À l'époque, au séminaire, on ne parlait ni au déjeuner ni au dîner, sauf le dimanche ; mais on lisait et on écoutait les comptes rendus du Concile : d'une certaine manière, même si nous étions jeunes et que nous ne participions pas directement au Concile, nous y étions plongés car nous suivions tous les événements, en essayant de les comprendre tant bien que mal, compte tenu de leur complexité théologique et sociale ; nous étions très attentifs aux reportages des journalistes et nous parlions des grands théologiens, qui suscitaient en nous un profond désir de les connaître. Je me souviens que ce fut pour moi une période très importante, durant laquelle j'ai découvert l'Église. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, lorsque j’ai dû choisir ma devise épiscopale, j’ai pensé à Lumen gentium Christus (Le Christ est la lumière des nations), qui sont les trois premiers mots de la Constitution dogmatique sur l’Église du concile Vatican II. Par la suite, après le Concile, alors que nous étudiions la théologie, nous nous sommes retrouvés assis sur les mêmes bancs que les Pères conciliaires, que le Saint-Siège, après avoir libéré la basilique Saint-Pierre, avait répartis dans les séminaires italiens. Quant aux personnes qui ont marqué cette période de ma formation, je me souviens surtout d’un père spirituel qui, à un moment décisif de ma vie, m’a beaucoup aidé à discerner ce que je devais faire. Ce père spirituel a joué un rôle déterminant dans ma décision de poursuivre ou non ; j’avais dix-huit ans. Parmi les figures de l’Église, je me souviens de l’extraordinaire humanité d’un pape comme saint Jean XXIII, puis de la profondeur intellectuelle et de la souffrance intérieure d’un homme comme Paul VI ; mais aussi de simples curés qui menaient une vie ordinaire et se montraient toujours disponibles dans leur service quotidien au sein des Églises locales. La vie missionnaire me fascinait beaucoup, et je l'envisageais sérieusement comme une alternative.

Saint Paul VI a joué un rôle particulier dans votre vie. En quoi vous a-t-il le plus profondément marqué et quelle vertu de cet homme d'Église vous a le plus inspiré ?

À cette époque, quand j'étais jeune, d'abord séminariste puis prêtre, Paul VI incarnait la grande inquiétude d'une Église face à un monde en pleine mutation. Paul VI était un homme très tourmenté : d'un côté, il avait l'appui du Concile qui l'accompagnait et accompagnait l'Église ; de l'autre, il y avait une époque et un monde qui partaient à la dérive, et cela était pour lui source de tourment ; puis il y avait les crises au sein de l'Église, avec des membres du clergé et des religieux qui abandonnaient leur vocation, et des laïcs qui rêvaient d’orientations politiques contraires à la tradition vivante de la doctrine. La vertu d'humilité de Paul VI m'impressionnait. Le Pape souffrait beaucoup, nous en étions tous conscients, et la perspective pastorale de l'Église semblait sans issue ; n'oublions pas non plus que le monde des jeunes était en pleine révolution et que la morale elle-même semblait presque rejetée. La manière d'appartenir à l'Église était également en train de changer : non plus par obligation, mais par choix vocationnel.

 

Avez-vous connu saint Paul VI personnellement ?

Non, personnellement, je ne l'ai jamais rencontré, bien que j'aie été prêtre à Rome et suivi un peu ses activités. À cette époque, j’habitais près de Saint-Paul-hors-les-Murs, et c’était une période très intense car, par exemple, l’abbé Giovanni Franzoni, qui contestait toute une série de façons d’être Église, se trouvait justement dans cette basilique. Selon lui, l'Église devait devenir populiste et se rapprocher de la gauche politique ; une vision dans laquelle la tradition historico-théologique devait céder la place à une théologie populaire issue d'Amérique latine.

C'étaient les années très difficiles des Brigades rouges, l'époque où j'enseignais dans un lycée classique à Rome et où je voyais la souffrance, les problèmes et les difficultés des familles, mais aussi la contestation violente de certains groupes d'étudiants politisés qui remettaient tout et tout le monde en cause. Il m'est parfois arrivé de devoir me rendre au tribunal pour défendre nos élèves qui avaient été interpellés par la police lors de manifestations de rue ; à ce moment-là, les véritables manifestants et instigateurs des violences disparaissaient de la circulation, laissant les jeunes assumer les conséquences de ces manifestations violentes.

La crise pastorale de cette époque était elle aussi très grave et les églises commençaient à se vider. Les jeunes ne fréquentaient plus les associations traditionnelles, la remise en question de la foi était forte, et il fallait commencer à imaginer un nouveau type de pastorale, mieux adapté à la réalité humaine et sociale des jeunes et des paroisses elles-mêmes.

Que diriez-vous de vos premières années de service au Sri Lanka, en Iran et au Brésil ? Y a-t-il des visages et des rencontres qui sont restés gravés dans votre cœur ?

Je me suis retrouvé au service diplomatique du Saint-Siège parce que j’avais terminé mes études à Rome, et au bout de huit ans, l’évêque m’a dit : « Il est temps de retourner dans le diocèse ». Mon diocèse, c’était Nardò. Lorsque je suis allé saluer le vicaire du Pape à Rome, le cardinal Poletti, ce dernier m’a dit : « Écoutez, il y a beaucoup de prêtres dans votre diocèse, et la Secrétairerie d'État me demande de trouver des personnes capables d'assurer ce service diplomatique dont ils ont besoin. » « Ce n'est certainement pas à moi de décider, répondis-je, mais à mon évêque. » Mon évêque accepta volontiers que je commence ce service. Comme j'avais déjà fini mes études, ma formation juridique et diplomatique n'a duré que deux ans, soit le minimum prévu par la réglementation de l'époque. Après cela, la première mission qui m'a été confiée en mai 1981, quelques jours avant l'attentat contre Jean-Paul II, m'a conduit au Sri Lanka ; j'y suis devenu secrétaire de la nonciature. Ce fut une expérience extrêmement intéressante, car l'Église catholique au Sri Lanka est peu représentée, avec 7 à 8 % de la population, pas plus. La majorité de la population est bouddhiste, avec d'importantes minorités hindoues et musulmanes ; cela a été pour moi une véritable école, un terrain d'entraînement pour découvrir des expériences religieuses totalement différentes et intéressantes. J'avais un nonce très gentil, au grand cœur, qui avait une vision positive de ces religions, et c'est là que j'ai commencé à découvrir ces nouvelles réalités. Le Sri Lanka est un pays fascinant, tant sur le plan géographique que social, mais difficile en raison des divisions entre les groupes ethniques : les Cinghalais (bouddhistes), les Tamouls (hindous) et les Maures (musulmans) ; les chrétiens appartenaient tant à l'ethnie cinghalaise qu'à l'ethnie tamoule. Cependant, entre les Cinghalais bouddhistes, majoritaires, et les Tamouls hindous, il existait de très fortes divergences, qui ont débouché à cette époque sur des affrontements armés, puis sur une véritable guerre qui a duré vingt-sept ans et a fait des milliers et des milliers de morts. Je me suis retrouvé plongé dès le début dans cette longue période de violence et j'étais le témoin d'immenses souffrances : des personnes tuées, des maisons incendiées, des arrestations, un couvre-feu, etc. ; une fois, je me suis retrouvé dans une situation extrêmement délicate et je me souviens – me disait une religieuse qui m'accompagnait – que nous avions risqué notre vie à un barrage routier parce que nous n'avions pas pu respecter le couvre-feu et que nous avions voulu aider des personnes en difficulté. Ce fut une expérience de trois ans au cours de laquelle j'ai découvert un pays magnifique et accueillant, peuplé de gens formidables, mais j'ai aussi appris ce que veulent dire la haine et la violence.

 

Quels souvenirs gardez-vous de l'Iran ?

Je suis parti en Iran juste après le Sri Lanka ; c'était en 1983 et j'y suis resté deux ans. Le pays était secoué par la révolution khomeiniste ; même à Téhéran, la situation était très difficile. Les chrétiens étaient vraiment peu nombreux, quelques milliers seulement. Il y avait surtout la guerre Iran-Irak, avec toutes les difficultés et les risques liés à un conflit qui a duré huit ans ; toutes les nuits, les avions irakiens bombardaient et la défense antiaérienne faisait un bruit infernal pour empêcher les chasseurs-bombardiers d'atteindre leurs cibles. Je me souviens que le nonce, un homme très sympathique, me disait : « Je n’irai pas me cacher dans la cave, je ne veux pas mourir comme un rat, je préfère mourir dans mon lit. » C'est une boutade sympathique, mais qui montre qu'il faut aborder la situation avec un peu d'humour et de confiance dans le bon Dieu. Parfois, je montais sur la terrasse pour voir d'où venaient les tirs et où les bombardements allaient frapper ; j'étais un peu inconscient, car les balles tombaient de partout. Au fond, on apprenait à vivre la même réalité tragique que les gens ; et comme ils ont souffert ! Combien de milliers de morts ! C'est là que j'ai commencé à découvrir aussi le monde musulman, et en particulier le monde chiite, avec ses dynamiques, très différentes de celles de l'Occident et du monde sunnite. L'Iran, qui est un pays magnifique, était alors en conflit ouvert avec les États-Unis, dont l'ambassade était assiégée ; l'ayatollah Khomeini était encore en vie et la République islamique était en cours de consolidation. La nonciature était surveillée de près ; mais nous parvenions à vivre prudemment et, je dirais, sans trop de difficultés ; toutefois, plusieurs établissements scolaires de l’Église avaient été saisis et l’activité pastorale s’adressait aux fidèles traditionnels (Chaldéens, Arméniens et Latins). La surveillance était étroite.

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Après l'Iran, vous avez rejoint la Secrétairerie d'État. Comment avez-vous vécu cette période ?

Ici, je me suis occupé des organisations internationales, des Nations Unies et de l'ensemble des organisations auxquelles le Saint-Siège participait, soit en tant que membre, soit en tant qu'observateur. Ce furent des années de formation à la diplomatie multilatérale ; j'étais fasciné par les grands enjeux des années 80 : par exemple, la « question des femmes et de la famille » commençait à émerger, et Jean-Paul II tenait à ce qu'on y accorde une grande attention ; un autre sujet concernait la persécution au sein de l'Église dans les pays communistes d'Europe et d'Asie, et il tenait à être bien informé à ce sujet. De temps à autre, il nous invitait à déjeuner pour savoir comment les choses se passaient : j’avoue que je n’arrivais pas à manger, un peu à cause de l’émotion et un peu parce que je m’efforçais de bien comprendre la pensée du Saint-Père et de mes supérieurs.  Ces quatre années passées à la Secrétairerie d'État ont été très intenses ; puis le Substitut a changé et son successeur m'a proposé de partir au Brésil.

 

Comment s'est passé votre séjour au Brésil ?

Je suis resté au Brésil de 1989 à 1992. Le Brésil était un monde complètement différent de mes expériences précédentes ; c'était un pays paisible, mais confronté à de nombreux problèmes sociopolitiques et religieux ; en réalité, plus qu'un pays, le Brésil est un continent qui recèle une immense richesse de cultures, de traditions, d'ethnies, de modes de vie et de façons d'être. Sur le plan religieux également, elle revêt d'innombrables formes d'expression, depuis la religion catholique, qui est la principale, jusqu'à d'autres formes proches d'un syncrétisme qui englobe toutes les sensibilités. Au sein de l'Église catholique, la situation était complexe en raison de la théologie de la libération, dont les représentants étaient très actifs et souvent à la dérive sur le plan socio-idéologique. Cela nous demandait beaucoup d’engagement, car notre mission au Brésil consistait à étudier ces réalités complexes, entretenir des contacts avec les diocèses, répondre à leurs besoins et, surtout, s’occuper de la nomination des évêques. Le Brésil comptait plus de deux cents diocèses ; il fallait donc travailler d’arrache-pied pour repérer les candidats à l’épiscopat et se familiariser avec les différentes réalités diocésaines. Ce fut donc pour moi une formidable expérience en matière d'ecclésiologie, et le peuple brésilien s'est montré extrêmement chaleureux, capable d'une grande amitié ; je garde de nombreux souvenirs extraordinaires de ces personnes.

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Votre mission diplomatique à Hong Kong a joué un rôle très important dans l'histoire de l'Église en Chine sous le pontificat de Jean-Paul II. Êtes-vous également allé à Pékin ? Quelle est l'expérience spirituelle qui vous a le plus marqué, celle qui vous touche le plus, et comment l'interprétez-vous personnellement aujourd'hui ?

Voici comment les choses se sont passées : j'étais à Brasilia, le nonce Alfio Rapisarda était parti pour Saint-Domingue car Jean-Paul II devait rencontrer l'épiscopat latino-américain. Un jour d'octobre, le nonce m'a téléphoné et m’a dit : « Écoutez, mes supérieurs m'ont dit que vous allez être muté en Chine. » La nouvelle m'est tombée dessus sans crier gare, à l'improviste. Ma réaction a été : « Bon, allons voir de quoi il s'agit », car je ne connaissais pas bien cet univers, l'Extrême-Orient, que j'ai commencé à découvrir en arrivant à Hong Kong avant la fin de l'année 1992. Quelques années auparavant, le Saint-Siège y avait ouvert une mission d'étude. Il ne pouvait y avoir de nonciature, car le territoire était sous souveraineté britannique et allait passer sous contrôle chinois quelques années plus tard ; il n'y avait plus de relations diplomatiques entre la Chine et le Saint-Siège depuis l'époque où Mao Zedong avait fondé la République populaire de Chine, et le nonce n'était pas le bienvenu. Il s'est alors installé à Taïwan, en République de Chine ; lorsque j'étais à Hong Kong, la nonciature de Taipei était dirigée par des chargés d'affaires et ne s'occupait que de cette île. Je devais alors m’occuper des deux diocèses de Hong Kong et de Macao, et suivre l’évolution politique de la Chine continentale, en pleine mutation après la prise du pouvoir par Deng Xiaoping, ainsi que celle de l’Église qui sortait pour ainsi dire des catacombes. En effet, après la mort de Mao Zedong, Deng Xiaoping avait amorcé une ouverture socio-économique, mais on ne savait pas comment celle-ci allait évoluer ni ce qu’elle allait changer pour les religions et l’Église catholique en particulier, en raison de l’Association patriotique qui contrôlait tous les aspects de la vie de l’Église. La chute de l'Union soviétique et des régimes communistes, ainsi que le rôle de l'Église elle-même dans le monde et sous Jean-Paul II, inquiétaient les dirigeants chinois. Quoi qu'il en soit, après plus de vingt ans de persécution des chrétiens, on ne savait pas grand-chose de la situation. Je me suis rendu à Hong Kong et j'ai commencé à étudier la situation. Jean-Paul II s’y intéressait beaucoup : combien y avait-il d’évêques ? Qui étaient-ils et quel était leur statut canonique ? Combien y avait-il de prêtres ? Comment se déroulait la formation des prêtres ? Et comment fonctionnaient les paroisses ? Et les diocèses avaient-ils survécu ?

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À cette époque, certains évêques, reconnus par le Pape, avaient reçu le privilège de choisir leurs propres successeurs (privilège qui a ensuite été révoqué par Benoît XVI) ; d'autres, élus par l'Association patriotique (une émanation du Parti communiste chinois visant à séparer l'Église en Chine de Rome), étaient illégitimes ; certains d'entre eux avaient toutefois demandé pardon au Pape, mais d'autres non. Il était donc nécessaire et important de clarifier cette réalité complexe, sans pour autant s'opposer au régime communiste de Pékin ; mais dans le même temps, il fallait apporter de l’espérance à l'Église en Chine, car la situation était extrêmement difficile. C'est ainsi que j'ai entamé cette période extraordinaire de découverte et d'apprentissage. Je m'activais sans relâche, recueillant des informations et des nouvelles, et apportant mon aide de toutes les manières possibles. Mon passeport diplomatique n'était pas accepté en République populaire de Chine, mais j'ai tout de même pu me rendre à Pékin et dans d'autres villes pour participer à des réunions internationales auxquelles le gouvernement chinois ne s'est pas opposé. Hong Kong était un observatoire exceptionnel et une porte d'entrée pour tous ceux qui se rendaient en Chine ; cela me permettait d'obtenir des informations de première main. Ce fut une expérience, une formidable école, car j’ai vraiment découvert le martyre d’une Église : je disais à Jean-Paul II, puis au Pape Benoît XVI et au Pape François : « N’oubliez jamais qu’en Chine, on ne souffre pas aujourd’hui pour le Christ, mais pour la fidélité au Pape. »

Je me souviens que lorsque j'ai montré à Jean-Paul II le premier annuaire des diocèses chinois que j'avais préparé, le Pape a été très ému ; c'était la première fois qu'il voyait les photos des évêques chinois et il demandait des nouvelles ; il a reporté toutes les autres audiences prévues.

Il fallait aider les uns et les autres, également pour favoriser le dialogue, et encourager la communion entre eux. J'ai passé plus de huit ans à travailler sur cette question : j'ai rencontré de nombreux évêques, j'ai été confronté à de nombreuses situations, en faisant preuve de toute la prudence requise. Bien sûr, en Chine aussi, j'ai eu l'occasion de découvrir et de voir quelques petites réalités à Shanghai, à Pékin et à Hangzhou ; les autres, je les connaissais grâce aux récits que me faisaient ceux qui se rendaient en Chine. On accomplissait de nombreuses œuvres de bienfaisance grâce à l'Église, surtout sur le plan humain et social : auprès des lépreux, des enfants, des pauvres, etc. ; mais par prudence, on n'en parlait pas.

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En Irak, par la suite, pendant la guerre ambitieuse menée par les États-Unis et leurs alliés, vous avez été le seul diplomate à ne pas avoir quitté le pays. Vous évoquez souvent une petite fille, Nur, qui incarne précisément le symbole de la mission de l’Église dans ce pays. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Une fois mon expérience en Chine terminée au bout de huit ans, je me suis retrouvé à m'occuper de l'Irak (2001-2006), où la situation était également complexe, car le président irakien, Saddam Hussein, était mondialement connu comme un dictateur ; et il l'était, mais pas plus ni moins que beaucoup d'autres dirigeants de la région. Il va sans dire que le problème fondamental au Moyen-Orient était et reste la sécurité d'Israël et, en même temps, la « question palestinienne », comme c'est le cas aujourd'hui avec la guerre contre l'Iran. Au moment de la guerre Iran-Irak dans les années 1980, les États-Unis avaient utilisé l'Irak contre l'Iran, puis, lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït, ils se sont retournés contre lui. Il semble qu'ils aient d'abord donné leur accord, puis qu'ils l'aient retiré, laissant Saddam Hussein dans une situation délicate. Il revendiquait cette zone et disait : « Mais le pétrole qui se trouve sous le Koweït ne provient-il pas aussi d'Irak ? Et les puits ne sont-ils pas proches de notre frontière ? Et les frontières, sous l'Empire ottoman, existaient-elles ? » Mais il ignorait le droit international, car depuis les accords de 1915-1918 (lorsque les grandes puissances coloniales se sont partagé le Moyen-Orient par les Accords Sykes-Picot), le Koweït était devenu un État souverain.

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Le droit international avait donc été violé. Grâce aux ressources pétrolières dont il disposait, Saddam Hussein achetait des armes, ce qui faisait de l'Irak une puissance militaire régionale et ne plaisait pas à Israël et à d’autres pays voisins. Après l'occupation (1990) et l'expulsion du Koweït (1991), les Nations Unies ont imposé de lourdes sanctions économiques à l'Irak. J'ai donc découvert un pays qui tentait de s'affranchir de ces sanctions, mais il n'y avait pas d'accord sur les demandes internationales. Je devais suivre deux pays : la Jordanie, un pays globalement calme, et l’Irak, qui connaissait de graves problèmes, notamment internes, car les Kurdes du nord combattaient Saddam Hussein, tandis que dans le sud, les chiites aussi se rebellaient contre lui. Entre Bagdad et Amman, ne pouvant pas voyager en avion en raison de l'embargo, je devais parcourir neuf cents kilomètres en voiture à travers le désert. Le désert a certes son charme, mais mieux vaut qu'il ne vous arrive rien ; il n'y avait en effet ni ravitaillement ni téléphone.

Nous, en tant qu'Église catholique (chaldéenne, syriaque, latine, melkite), avec les autres Églises chrétiennes, nous formions une petite communauté, mais la liberté de culte était garantie et nous vivions ensemble sans trop de problèmes. Les gens étaient gentils et respectueux ; par exemple, je conserve précieusement une simple croix pectorale fabriquée par un Irakien musulman, qui me l'avait offerte en signe de reconnaissance pour ne pas avoir quitté l'Irak pendant la deuxième guerre du Golfe. Saddam Hussein avait une haute estime pour le Saint-Siège, car les nonces sont toujours restés à Bagdad, même pendant la première et la deuxième guerre du Golfe. De plus, il respectait les chrétiens.

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Vous avez écrit un livre, L’Église dans la terre d’Abraham. Du diocèse de Babylone des Latins à la nonciature apostolique en Irak, publié par la Libreria Editrice Vaticana et traduit en plusieurs langues.

Oui, je l'ai écrit parce que j'étais impressionné par la façon dont les chrétiens avaient réussi, pendant des siècles, à survivre aux intimidations, aux violences et aux persécutions qui, parfois, s'étaient déchaînées au niveau tribal, politique ou religieux. N'oublions pas qu'il y a un siècle, entre 1915 et 1920, dans la partie nord de l'Irak, notamment dans la zone Arménie/Cilicie, a eu lieu le grand génocide des chrétiens : 1 300 000 Arméniens, Chaldéens et Syriaques furent assassinés. Certains disent que ce n'était pas un génocide ; moi, je me demande : si ce n'est pas un génocide, alors qu’est-ce que c'est ? Dans l'ancienne tradition liturgique de ces Églises du Moyen-Orient, on prie encore aujourd'hui dans la langue de Jésus ; elles ont préservé pour nous tous un patrimoine d'une incroyable richesse. Ce sont des Églises anciennes, à l'instar de l'Église latine. Ce sont des Églises sœurs, moins nombreuses, mais d'une importance extraordinaire en raison de leur histoire.

Parmi toutes les personnes que j'ai rencontrées, Nur occupe une place particulière dans mon cœur. À l'époque, c'était un tout petit bébé très handicapé, recueilli par les Sœurs de Mère Teresa, qui avaient obtenu de Saddam Hussein l'autorisation d'ouvrir une petite crèche, ou plutôt un centre d'accueil pour les petits garçons et les petites filles que leurs familles rejetaient parce qu'ils souffraient de graves handicaps mentaux ou physiques. On ne dit généralement que du mal de Saddam Hussein, mais par cette décision de confier aux Sœurs de Mère Teresa la prise en charge d'enfants atteints de maladies graves et incurables, je trouve qu'il a fait preuve d'une vision extraordinaire, positive et respectueuse de la vie ; sur ce point, je ne peux en dire que du bien : ces enfants et ces sœurs étaient sous sa protection personnelle.

De temps en temps, j’allais leur rendre visite, notamment pour célébrer une messe chez les sœurs. Un jour, elles m’ont dit : « Voilà, on nous a amené un nouveau-né, une petite fille, nous l’avons appelée Nur ». Nur signifie « lumière ». C'était une petite fille sans bras ni jambes… mais mentalement, elle semblait normale. Les sœurs l'ont élevée. Ce qui est beau, c'est que, lorsque le Pape François s'est rendu en visite pastorale en Irak, il a tenu à ce que je l'accompagne, et j'y suis allé. Après sa rencontre avec le chef de l'État, le Pape est allé saluer la communauté chrétienne dans la cathédrale syro-catholique, où il y avait eu plusieurs dizaines de morts et des attentats-suicides. Le Pape avait voulu faire un geste d'amour et de respect envers cette communauté chrétienne si durement éprouvée. J'ai vu les Sœurs de Mère Teresa et je les ai saluées. Je leur ai demandé : « Mais où est donc passée Nur ? » Elles m'ont accompagné un peu plus loin ; la jeune fille était assise dans un fauteuil roulant, elle avait le visage d'une jeune fille tout à fait normale, je dirais même jolie. Nous nous sommes regardés et je lui ai dit : « Nur, tu sais que je te connais depuis que tu es née ? »  Aujourd'hui, Nur s’exprime en anglais, et elle m'a offert un beau sourire. Inoubliable ! Je me suis dit : un miracle de Mère Teresa ! Nur est le symbole du bien accompli loin de l’agitation des mass-médias.

Quels souvenirs gardez-vous des Philippines, votre dernier poste diplomatique avant votre retour à Rome ?

Ce fut là aussi une très belle expérience. Après le décès du Pape Jean-Paul II, le Pape Benoît XVI m’a envoyé aux Philippines, où je suis resté à peine un an, avant d’être rappelé pour devenir son proche collaborateur. C'était en juillet 2007. Je connaissais ce pays depuis mon poste à Hong Kong, car j'y allais de temps en temps et j'avais été accrédité en tant que conseiller culturel ; le peuple philippin est un peuple incroyablement beau ; un grand peuple qui se sent investi d'une mission en Orient, très accueillant et riche en culture et en foi. On me raconte, avec une bonne dose d'humour, qu'une dizaine d'évêques, nommés pendant mon mandat de représentant pontifical, forment le « club de Filoni ». Ce sont de bons amis, l'un d’eux est même devenu cardinal.

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Par la suite, vous avez été Substitut à la Secrétairerie d’État, puis Préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples ; vous avez travaillé avec Benoît XVI. Quels souvenirs gardez-vous de lui ?

J'ai appris à connaître Benoît XVI en travaillant à ses côtés en tant que Substitut à la Secrétairerie d'État. Ce fut une période formidable, une véritable école qui m'a permis de découvrir l'Église et ses rouages administratifs ; surtout en côtoyant un pape tel que Benoît XVI, un homme d’une grande stature humaine, d’une culture incroyable et d’une foi extraordinaire. C’était un véritable homme de Dieu dont la doctrine rayonnait sur toute l’Église. D'ailleurs, ses trois volumes sur Jésus de Nazareth sont d'une beauté extraordinaire ; ceux qui ne les connaissent pas devraient les lire. Je dois dire que c'est grâce à lui que j'ai vraiment appris ce que signifie « aimer l'Église ». Son humilité et sa sagesse m'impressionnaient : quand je lui soumettais les questions sur lesquelles j'avais besoin de son avis, je m'attendais à ce qu'il me dise quoi faire. Mais la première chose qu'il disait, c'était : « Vous, qu'en pensez-vous ? Qu'en dites-vous ? » Il voulait connaître mon point de vue. Il n'imposait pas son propre point de vue, mais il cherchait à comprendre, il écoutait et finissait par décider. Et, selon la manière dont on lui présentait les choses, il adhérait, ou rectifiait, modifiait, et concluait : « Faisons ainsi. » La grande sagesse de cet homme, qui n'était pas toujours compris, tenait au fait qu'il n'était ni médiatique ni « woke » ; il aimait la justice et la vérité auxquelles chacun est appelé à adhérer.

Au bout de quatre ans, il m’a dit : « J’ai réfléchi, et c’est ma décision, et non celle d’autrui, que vous rejoigniez Propaganda Fide (le dicastère chargé de l’engagement missionnaire dans le monde et qui supervise environ 1 200 diocèses), en tant que Préfet ». J'ai senti que cette décision me permettait de retrouver ma passion de toujours pour les missions. Ce furent huit autres années bien remplies. Je dois dire que j'ai aimé Propaganda Fide, que je l'aime toujours, et surtout les missions ; on ne peut imaginer les immenses sacrifices consentis par tant d'hommes et de femmes, des missionnaires, qui ont donné leur vie pour l'Évangile ; en huit ans, j’ai effectué plus de cinquante voyages sur les terres de mission. Si l’Église est aujourd’hui présente dans le monde entier, c’est grâce à l’élan considérable donné par Propaganda Fide pendant quatre siècles et à son soutien à l’épanouissement humain et culturel des peuples. Par exemple, personne ne sait qu’en 1750, les missionnaires toscans envoyés au Kurdistan ont découvert qu’il existait une langue parlée mais non écrite. Ils l’ont mise par écrit, ont rédigé une grammaire et ont constitué le premier lexique de 5 000 mots publié par Propaganda Fide.

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Le Pape François vous a nommé Grand Maître de l’Ordre Équestre du Saint-Sépulcre avant la fin de votre mandat de Préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples. Pourquoi ? Qu’avez-vous découvert dans cette nouvelle fonction ?

Je me suis posé la question, mais je ne l'ai jamais posée. J'ai eu beaucoup de peine quand j’ai quitté Propaganda Fide car j'y avais mis tout mon cœur. Je me suis toutefois vite rendu compte qu'avant de quitter ce dicastère à l'âge de soixante-quinze ans, le Pape m'avait confié la charge de m'occuper d'un Ordre laïc dispersé dans le monde, qui m’est apparu comme une grande paroisse répartie dans de nombreux pays ; j'avais commencé comme vicaire à Rome en 1970, et j'aurais terminé ma vie ecclésiastique à l'âge « canonique » en tant que curé, c'est-à-dire dans une fonction que je n'avais jamais occupée ; il n'est pas normal qu'un prêtre ne soit pas curé au moins une fois dans sa vie !

L'Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem est né d'une intuition, que je crois prophétique, du bienheureux Pape Pie IX en 1847, à une époque où Israël n'existait pas et où la présence de l'Église latine dans cette région avait disparu depuis le temps des croisades. Il n'y avait pas de Patriarche (l'évêque) ni d'organigramme diocésain : il y avait les Franciscains, chargés de s'occuper des lieux de Jésus, de les préserver, et d'aider les pèlerins. Après avoir conclu un accord avec le sultan de Constantinople, Pie IX souhaita que le Patriarche latin, après des siècles d’obstacles, reconstruise l’Église en Terre Sainte, et il eut l’heureuse intuition de créer un ordre chevaleresque chargé de la soutenir. Aujourd’hui plus que jamais, on se rend compte à quel point il est important que toute l’Église soit proche de la Terre de Jésus. L’Ordre compte environ trente mille membres qui apportent généreusement leur aide au Patriarcat et à ses œuvres pastorales, éducatives et sociales.

Leon XIII a ensuite souhaité que l'Ordre accueille également des femmes, en tant que Dames, avec les mêmes responsabilités que les hommes, les Chevaliers. La mission de l'Ordre est donc aujourd'hui de venir en aide à l'Église Mère de Jérusalem. À cet égard, il est essentiel que nos Chevaliers et nos Dames fassent preuve d'une profonde spiritualité, qu'ils aiment et contribuent au soutien du Patriarcat, et qu'ils n'oublient pas d'aider leurs Églises d'origine.

 

Le 19 mars, c'est la fête de saint Joseph. Quelle place occupe ce saint dans votre vie d'évêque et de cardinal ?

La date de mon ordination épiscopale a été choisie par le Pape Jean-Paul II à l'issue du Jubilé de l'an 2000 ; c'est pourquoi les ordinations épiscopales, qui avaient habituellement lieu le 6 janvier, ont été reportées au 19 mars 2001, une date joyeuse.

Pourquoi ? J'aime dire que saint Joseph a été le « premier évêque » de l'Église, car c'est lui qui a pris soin de la Sainte Famille de Nazareth ; aujourd'hui, il est le « gardien » de l'Église. Si Marie a eu pour mission de donner naissance à Jésus, Joseph a eu pour tâche de veiller sur la Sainte Famille, de la protéger et de l'accompagner. Joseph est le premier juste de l'Église.

Par analogie, l’évêque est le « gardien » de l’Église, selon la belle expression de saint Jean : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. » (1Jn 1, 1). N'est-ce pas là la mission de l'évêque ?

 

Entretien réalisé par
le Service Communication du Grand Magistère

 

(19 mars 2026)